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LA PREMIÈRE CARTE AFFECTIVE DU MONDE VIVANT

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Actuellement, la planète est habitée par plusieurs millions d'espèces extrêmement diversifiées. Toutes ne provoquent pas des émotions de même nature ou d'intensité similaire chez l'homme. On sait peu de choses sur l'étendue de nos réponses affectives à leur égard et sur les facteurs qui peuvent expliquer ces différences.
Ces signaux anthropomorphes pourraient être capables de mobiliser des circuits cognitifs et de déclencher des comportements prosociaux habituellement à l'œuvre dans les relations humaines.

Une équipe de chercheurs de l'Institut de systématique, évolution, biodiversité-ISYEB (Muséum national d'Histoire naturelle/CNRS/EPHE/UPMC) et de l'ISEM (Université de Montpellier/CNRS/EPHE/IRD) vient de publier dans la revue Scientific Reports une cartographie du monde vivant à travers le prisme de nos affects. Ce travail de recherche vise à déterminer dans quelle mesure notre capacité à être en empathie avec d'autres organismes et à ressentir de la compassion envers eux, fluctue d'une espèce à une autre.

L'empathie correspond à notre capacité à percevoir intuitivement les émotions et les états mentaux d'autrui, tandis que la compassion désigne un sentiment induit par la souffrance d'autrui, associé à la volonté désintéressée d'y remédier.

En 1871, le célèbre naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882) écrivait : « La sympathie au-delà des limites de l'homme, c'est-à-dire de l'humanité envers les animaux inférieurs, semble être l'une des dernières acquisitions morales. Cette vertu, l'une des plus nobles dont l'homme soit doté, semble provenir incidemment de nos sympathies devenant plus tendres et plus largement diffusées, jusqu'à ce qu'elles s'étendent à tous les êtres vivants ».

Que ce soit pour la nutrition, les pratiques récréatives et rituelles, la recherche ou la gestion de la faune, les interactions de l'homme avec d'autres organismes sont innombrables, complexes et remontent aux racines de l'humanité. La nature de ces interactions ne se limite pas à leur fonction utilitaire. Ils véhiculent également une composante émotionnelle diversifiée et ambivalente, qui peut refaire surface avec intensité dans les débats sociaux sur le bien-être animal ou la conservation de la nature, et peut même conduire à des actions radicales dans certaines circonstances.

Plusieurs questions fondamentales restent encore sans réponse sur notre capacité à nous connecter émotionnellement avec d'autres organismes. S'applique-t-elle à tous les êtres vivants ou se limite-t-elle à un périmètre particulier ? Dans quelle mesure la proximité phylogénétique explique-t-elle notre capacité à comprendre leurs émotions et à leur exprimer de la sympathie ? Diminue-t-elle linéairement avec le temps de divergence phylogénétique qui les sépare de nous, ou pas à pas, selon le niveau particulier d'organisation, c'est-à-dire correspondant aux grades évolutifs ? Quelle est la nature des stimuli à l'origine de ces perceptions et comment peuvent-ils susciter en nous des émotions comparables à celles habituellement exprimées dans les relations humaines ? Et plus largement, comment expliquer, dans le cadre du paradigme de la sélection naturelle, l'existence de comportements altruistes entre différentes espèces ?

Près de 3 500 internautes ont participé à un questionnaire en ligne conçu pour évaluer leurs perceptions de type empathique. Ils ont été confrontés à un échantillonnage photographique d'organismes très diversifiés, allant des plantes aux humains. Les résultats mettent en lumière la composante évolutive de nos réactions empathiques et l'emprise des mécanismes anthropomorphiques dans notre rapport affectif au vivant. Plus un organisme est évolutivement éloigné de nous (par exemple les méduses ou les anémones), moins nous nous reconnaissons en lui et moins nous nous émouvons de son sort. Lorsqu'une espèce nous est évolutivement proche (par exemple les grands singes), nous partageons avec elle des caractéristiques, notamment physiques, progressivement acquises au cours de notre évolution commune. Nous pouvons ainsi plus facilement reconnaître dans ces espèces un alter ego, et adopter à son égard les mêmes comportements prosociaux que ceux qui nous permettent d'entretenir des relations harmonieuses avec nos semblables humains (compassion, altruisme, attachement, etc.).

Parmi les nombreuses espèces ayant évolué sur Terre, tous les différents organismes vivants n'affectent pas uniformément les humains. Ce déséquilibre est si marqué que même la recherche scientifique sur la biodiversité ou les efforts de conservation présentent un biais important en faveur de nos inclinations sociétales pour des taxons particuliers. Plusieurs facteurs ont été avancés pour expliquer ces préférences, tels que l'esthétique, la taille corporelle ou le sentiment de vulnérabilité. Néanmoins, les perceptions émotionnelles que nous pouvons ressentir pour un membre d'une espèce donnée semblent être largement liées à sa capacité à susciter des projections anthropomorphiques (attribution de traits humains, d'émotions ou d'intentions à des entités non humaines). Les espèces présentant des similitudes physiques, comportementales ou cognitives avec les humains ont tendance à susciter un effet plus positif que celles qui n'en ont pas, et parmi les différentes classes de vertébrés, nos réponses empathiques semblent être plus importantes pour les taxons qui nous sont étroitement liés.

Conformément à l'hypothèse des stimuli anthropomorphes, la corrélation linéaire globale entre les perceptions empathiques et le temps de divergence phylogénétique suggère des différences de degré, et non des différences de types, dans les perceptions que nous avons des différents organismes. En effet, nos données ne montrent aucune rupture dans nos perceptions empathiques qui expliquerait les positions éthiques coutumières opposant les valeurs intrinsèques de l'homme (religions, humanisme) à celles d'autres organismes, qu'il s'agisse des animaux par rapport aux plantes (par exemple antispécisme, véganisme) ou des vertébrés par rapport aux non-vertébrés (comme les divers systèmes de réglementation favorisant le bien-être animal). Dans de telles représentations, les valeurs gèrent les relations entre nous et les autres espèces en termes d'oppositions, tandis que nos sens perçoivent un gradient de caractéristiques partagées entre nous et les autres espèces.

L'extension des intentions altruistes (par exemple, les comportements sympathiques ou compatissants) à d'autres organismes reste énigmatique d'un point de vue évolutif, surtout si nous considérons ces derniers comme des concurrents potentiels, des prédateurs ou comme une ressource alimentaire précieuse pour notre espèce. Les données de l'étude montrent que les scores d'empathie et de compassion sont significativement corrélés entre eux, et que les deux diminuent avec le temps de divergence. Ces résultats étaient relativement attendus car l'empathie est connue pour favoriser des réponses compatissantes, bien que les réseaux neuronaux recrutés par chacun de ces états mentaux se soient révélés distincts.

Le score de compassion élevé pour le chêne représente une valeur aberrante difficile à interpréter. La taille imposante des arbres, leur croissance lente et leur longue durée de vie, leur forme verticale rappelant vaguement une silhouette humaine ou leur poids symbolique (qui pourrait lui-même résulter des propriétés biologiques précédemment mentionnées) sont parmi les facteurs possibles expliquant le fort lien affectif avec les arbres , malgré les difficultés évidentes à être en empathie avec une plante.

Les résultats de cette étude ont de potentielles implications pour l'anthropologie, les sciences cognitives ou celles de l'évolution. Ils invitent également à nous pencher sur l'influence exercée par nos biais sensoriels et émotionnels sur les questions de société impliquant notre rapport au reste du vivant (préservation de la biodiversité, éthique alimentaire, bien-être animal…). Nos pulsions de compassion peuvent avoir poussé nos ancêtres à sauver des animaux blessés ou affamés, ou à adopter de jeunes animaux orphelins. Dans quelle mesure de telles interactions altruistes entre les humains et les animaux auraient pu précéder et contribuer à l'émergence et au développement à long terme des multiples épisodes de domestication restent inconnus. Que savons-nous, par exemple, des prédispositions cognitives et des motivations qui ont pu permettre aux humains de faire du chien, proverbialement présenté comme notre meilleur ami, la toute première des espèces domestiquées ?

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