Flash Infos

LE CRUISER DÉSORIENTAIT BIEN LES ABEILLES

Facebook Twitter LinkedIn
Imprimer

Une nouvelle étude en plein champ conforte les essais en laboratoire sur les risques de désorientation des abeilles exposées au traitement des semences au thiaméthoxame (Cruiser de Syngenta). Cet insecticide néonicotinoïde qui avait fait polémique a été suspendu partiellement le 24 mai 2013 par décision de la Commission européenne, à la suite de l'avis scientifique de l'autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA).

L'étude d'aujourd'hui révèle que la proximité des parcelles de colza traitées diminue l'espérance de vie des butineuses. En réponse à cette surmortalité, les colonies modifient leur stratégie de production de couvain de façon à privilégier le renouvellement des ouvrières. Cette étude soulève de nouvelles pistes de recherches pour l'évaluation des risques toxicologiques sur le terrain. Menée par l'Inra, Terres Inovia, le CNRS, l'ITSAP-Institut de l'abeille et ACTA, l'étude a été publiée le 18 novembre 2015 dans la revue Proceedings of the Royal Society B.

Le point de départ de ce nouveau travail est une double recommandation de l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) suite aux premiers résultats publiés en 2012 concernant les effets toxiques des insecticides néonicotinoïdes (acétamipride, clothianidine, imidaclopride, thiaméthoxame…). Il s'agissait de vérifier ou d'infirmer en conditions d‘exposition réelles, au champ, l'impact de la pratique d'enrobage des semences avec certains insecticides sur la mortalité des abeilles pollinisatrices et de préciser les effets du traitement sur les performances des colonies, données souvent absentes des évaluations précédentes.

 

Des abeilles suivies par radio-identification

Pour cette expérimentation grandeur nature, les chercheurs ont équipé 7 000 abeilles de micropuces RFID permettant de surveiller leur entrée/sortie de la ruche. Les abeilles pouvaient butiner dans un territoire agricole de 200 km² comprenant quelques parcelles de colza dont les semences étaient traitées au thiaméthoxame.

Les résultats montrent que le risque de mortalité des abeilles augmente selon l'exposition des ruches. Ce gradient d'exposition est une combinaison de la taille des parcelles et de leur distance à la ruche. L'effet de l'exposition s'accroît progressivement au cours de l'avancement de la floraison du colza allant d'un risque moyen de mortalité de 5 à 22 %.

 

Pas d'impact sur la production de miel

Toutefois, les chercheurs n'ont pas observé d'altération des performances des ruches exposées. Les quantités de miel produites n'ont pas été impactées par le gradient d'exposition aux cultures issues des semences traitées à l'insecticide. Les hypothèses avancées portent sur la mise en place au sein de la ruche de mécanismes de régulation démographique des colonies permettant de compenser la surmortalité des individus. Les colonies étudiées ont conservé des effectifs d'ouvrières et de butineuses suffisants pour maintenir la dynamique de production du miel. Ainsi, un rééquilibrage entre la taille du couvain mâle et celui des ouvrières apparaîtrait pendant la floraison et dans les semaines qui suivent.

 

Se méfier de « l'effet cocktail »

Des traces d'imidaclopride – une autre substance néonicotinoïde restreinte au traitement des semences des cultures non butinées – ont par ailleurs été détectées dans la plupart des échantillons de nectar prélevé dans des fleurs de colza, ainsi que dans le nectar collecté par les abeilles butineuses. L'étude étant initialement élaborée pour déterminer les effets de la seule molécule de thiaméthoxame, cette co-exposition complique davantage l'évaluation du risque en plein champ, car il n'a pas été possible de distinguer l'impact individuel de l'une ou l'autre molécule sur les abeilles.

En levant le voile sur la complexité des mécanismes biologiques mis en jeu, cette étude souligne la difficulté d'évaluer précisément les risques encourus par les abeilles en situation réelle d'exposition aux traitements phytosanitaires. Ces risques sont mesurables à large échelle spatiale et se traduisent sur les ruches par des effets biologiques retardés qui ne sont pas à ce jour pris en compte par les autorités sanitaires.

Les auteurs de l'étude confirment l'importance de mesurer les effets chroniques de faibles doses dans l'évaluation de la toxicité des pesticides avant leur mise sur le marché ainsi que de possibles effets cumulatifs entre différentes matières actives.

 

Une expérimentation grandeur nature

L'étude s'est déroulée sur un territoire de 200 km2 où une partie des parcelles de colza a été traitée par enrobage de semences au thiaméthoxame. Cette pratique étant proscrite en France depuis 2012 par principe de précaution, un accord du ministère de l'agriculture a été nécessaire. Au total pour les deux années 2013 et 2014, 280 ha (41 parcelles) de colza traité ont ainsi été cultivés. Dix-huit ruches expérimentales ne présentant aucun symptôme imputable à des parasites ou maladies ont également été placées à travers ce territoire, en prenant soin de créer un gradient de niveaux d'exposition aux parcelles traitées. Dans cet environnement expérimental grandeur nature, le destin de 7 000 abeilles a été retracé grâce à des micropuces RFID collées sur leur dos. En plaçant des capteurs électroniques à l'entrée de leurs ruches, les chercheurs ont pu étudier leur espérance de vie en fonction de l'exposition au traitement des cultures.

Pour rappel, quelques néonicotinoïdes sont homologués dans les gammes jardin en particulier l'acétamipride (Insecticide Systémique Polysect Ultra de Fertiligène). On trouve aussi de l'imidaclopride dans certains produits anti-puces pour les chiens et des anti-fourmis. En revanche, le thiaméthoxame n'a jamais été utilisé dans les gammes jardin.

 

En illustration : abeille butinant une fleur de colza. ©photo : Flora

Haut de page